Robert : prose

Alban

Alban est un jeune gars de presque dix-huit ans, bien plus solide qu'il n'y paraît. À huit ans, il s'est cassé la jambe en tombant d'un chêne où il essayait de dénicher des oiseaux... Il boite maintenant, malgré la semelle épaisse de sa chaussure gauche, mais il oublie ça et trime sans rechigner.

Les terres ne suffisant plus à nourrir la nombreuse famille, il a accepté, bon gré, mal gré, de quitter les siens pour gagner sa pitance et quelques sous, chez un maître en mal de main-d'œuvre. Il s'est loué depuis ses quinze ans et ses mains sont maintenant celles d'un vrai paysan : solides, calleuses, mais aussi bien habiles.

Le maître, persuadé qu'il aurait bientôt des fils, avait acheté quelques terres pour compléter son héritage. Las, après lui avoir donné deux filles, sa femme ne put avoir les garçons qui l'auraient, plus tard, aidé aux travaux des champs. Avec l'âge, et malgré l'aide des femmes, il ne parvenait plus à cultiver seul. Alban, discret, docile et efficace, est vite devenu indispensable.

Le maître et la maîtresse sont souvent durs pour lui, comme pour eux-mêmes, mais jamais injustes. La vie n'est pas facile dans ce village de Haute-Provence, perdu au fond de sa vallée... Les filles sont un peu plus jeunes qu'Alban, bien jolies et aimables ; ce sont presque des sœurs pour Alban. Il est un peu le fils de la famille, même si une certaine distance persiste.

Alban a bien vite appris à tenir la charrue et à mener le cheval, à planter les pommes de terre, spécialité du village, à faire pâturer et à soigner les quelques chèvres et moutons du maître, à faire le fromage en compagnie de la maîtresse, et bien d'autres choses encore. Parfois, il part dans la montagne avec le chien et les chèvres, courant avec eux malgré sa jambe folle, son long bâton de berger à la main, parmi les buis et les pins, pour monter vers les Roches et profiter de la vue sur toute la plaine qui, suivant la rivière, part vers l'est, vers l'inconnu du pays nissart. Mais ce qu'il préfère, quand le temps le permet, c'est grimper avec les chèvres jusqu'au sommet de la Bernarde, et se repaître du spectacle du Verdon, presque à ses pieds du côté de Chaudanne, ce Verdon qui va ensuite se perdre dans les gorges à l'ouest. Vers l'amont, en direction d'Allos, la vue est tout aussi magnifique, avec ces eaux parfois tumultueuses et dont la teinte verte justifie le nom de la rivière. Quelquefois, il attend le coucher du soleil, histoire de ne pas rater une telle féerie au-dessus des gorges, avant de redescendre manger l'épaisse soupe au lard, et de plonger dans un sommeil peuplé de rêves d'escapades loin de ce village qu'il aime tant, pourtant.

Alban a été un élève studieux à l'école communale, et a vite appris à lire et à compter, juste assez pour pouvoir se débrouiller, même s'il préférait courir les champs. Il s'est aussi un peu intéressé à l'histoire et à la géographie et sait que son village n'est pas au bout du monde, comme pourrait le penser l'étranger remontant la rivière depuis l'est, en voyant les impressionnantes barres de montagnes au fond de la vallée. Quand il était plus jeune, il avait emprunté et lu quelques livres à l'instituteur ou au curé, et il avait aimé ça. Maintenant, il lui arrive encore de lire un peu, fourrant un livre dans la poche de sa grande cape, en profitant pendant que les moutons et les chèvres paissent sous le regard attentif du chien.

Habile de ses mains, il lui arrive souvent aussi de sortir son Opinel pour sculpter des branches de buis fraîchement coupées, ou même de vieilles branches mortes de chênes, de pins ou de mélèzes. Habile, vous dis-je, il a lui-même fait un jour son bâton de berger, choisissant avec soin la belle branche de noisetier qui lui était nécessaire. Peu à peu, il y a gravé un univers à lui... Dans le coin où il dort, sur une étagère improvisée, trônent quelques unes de ses œuvres.

Depuis presque dix-huit ans, son univers, c'est le village, sa plaine, sa rivière et ses montagnes. Il n'en a jamais dépassé les limites. Son rêve, c'est de partir à l'ouest en passant par Saint-Barnabé, son baluchon sur le dos, et voir du pays, se laissant guider par sa fantaisie, essayant peut-être de retrouver ce que les colporteurs qui passent parfois au village, racontent de ces régions inconnues. Des quelques sous qu'il gagne, il donne la majeure partie à ses parents, et il met soigneusement de côté le reste, auquel s'ajoute de temps à autre la vente de produits de son rare braconnage : truites, garennes ou lièvres. Il a même cédé une fois ou deux, et accepté de vendre de ses sculptures. Oh, pour pas grand-chose bien sûr, mais c'était toujours ça de plus dans l'escarcelle.

Il a fait part à son père de ses envies d'évasion, et il a obtenu sa bénédiction.

Alors, dans quelques jours, le lendemain-même de son anniversaire, il remerciera le maître et la maîtresse - il les a prévenus depuis quelques mois pour qu'ils puissent trouver un autre garçon -, il embrassera les filles, avant d'aller saluer les siens, puis il grimpera vers Saint-Barnabé, sans se retourner, avant de redescendre - il ne sait encore - plein ouest vers Castellane et les gorges, ou bien vers le nord. Ensuite, il se fixera pour quelques jours, quelques mois, quelques années peut-être, au gré d'une rencontre, avant de repartir vers d'autres aventures. Et un jour, il reviendra au village, sans le sou sûrement, mais si riche de tant d'expériences et de souvenirs à raconter le soir à la veillée, ou assis sur l'herbe, près de la source, à ses neveux et nièces qui attendront avec impatience les lettres de l'oncle Alban, puis son retour enfin.

© Robert Gastaud - Octobre 2008

 

Mademoiselle Jeanne

Devant moi court, dans la rue mal pavée du village, boucles et jupette au vent, chaussettes blanches aux pieds et mollets ronds, une adorable petite Marjolaine. Son cartable virevolte. Elle est heureuse.

Petite fille enjouée, espiègle, elle est prête à mener le monde. Son rire explose comme un pétard de feu d'artifice. Sa gaieté déride les plus grincheux de nos anciens qui la voient passer comme un rayon de soleil, réchauffant de sa joie communicative les plus frileux. Un vrai bonheur !

C'est sa première année d'école. Depuis quelques mois, elle se sent encore plus grande : elle apprend à lire et à écrire, à compter aussi, avec beaucoup d'enthousiasme. Quand je dis qu'elle apprend, je veux dire qu'elle se perfectionne, car elle est déjà bien avancée, à avoir feuilleté et déchiffré les revues des parents et posé mille questions. Sa curiosité, souvent fatigante, est un vrai régal ! Oh, elle préfère les jeux dans les champs, à courir les sauterelles ou les papillons, mais ça ne l'empêche pas d'être appliquée en classe, même si rester en place est un sacré pensum.

Lui donner des ordres n'est pas une mince affaire : elle a toujours une question, qui n'est pas seulement « pourquoi ? », et en désarçonne des plus autoritaires, à force d'interrogations toujours fort à propos ! Mais avec un tel sourire, comment pourrait-on le lui reprocher ?

Aussi, en classe, malgré sa soif d'apprendre, ou à cause de cette envie, il faut toute l'expérience et la diplomatie de la vieille maîtresse pour maintenir le calme : ses questions incessantes perturbent souvent les leçons, et sa vivacité en est parfois épuisante. Mademoiselle Jeanne - c'est ainsi que l'appellent les élèves depuis bien longtemps - sent la retraite approcher : elle en a vu des phénomènes, mais peu comme ce petit oiseau curieux qu'est Marjolaine !

Alors que tous s'appliquent à bien faire leur exercice d'écriture, tirant la langue tout en traçant les pleins et déliés avec ces maudites plumes qu'il faut tremper dans l'encrier en faïence, et ne pas oublier surtout d'égoutter... on n'entend même pas une mouche voler, juste le grattement des plumes sur le papier. Parfois, cependant, quelques soupirs las viennent troubler ce calme.

Zut, un gros pâté ! « Mademoiselle Jeanne, s'écrie tout à coup Marjolaine, et si on faisait du dessin maintenant ? Ou si on chantait la chanson des petits écureuils ? Je n'ai plus envie d'écrire ! » Mademoiselle Jeanne soupire, une fois de plus... Marjolaine a l'art de vous empêcher de tourner en rond...

Sauvée par la cloche ! L'heure de la récréation est arrivée. Tous essuient leurs mains souvent bien tachées, placent le buvard maculé sur la feuille et ferment leur cahier. Vite, dans la cour ! Le brouhaha est indescriptible. Mademoiselle Jeanne s'assoit sur un banc pour surveiller discrètement ses élèves, sort son mouchoir pour s'essuyer le front pourtant pas mouillé, tandis que ses collègues traversent de long en large la cour, imperturbables, au milieu de cette fourmilière en effervescence.

Mademoiselle Jeanne rêve... Toute sa vie, elle l'a passée à enseigner aux tout petits, et dans quelques semaines, elle va quitter cette école. Oh, bien sûr, elle restera au village et verra encore toutes ces générations d'enfants, dont certains sont déjà parents, qui sont passées par sa classe. Elle rêve et ne voit pas ni n'entend venir une petite fille à l'air interrogateur qui lui touche délicatement l'épaule de sa petite main potelée : « Mademoiselle Jeanne, vous êtes triste ? ». Une larme sourd au coin de son œil. Ah, cette adorable Marjolaine, quelle sacrée petite bonne femme !

Septembre 2008

Le vieux pont de bois

Pont de la SerreC'était moi, il y a près de quarante ans...

Là-haut dans la montagne, à une bonne heure de marche du village, enjambant le torrent depuis des lustres, j'étais déjà bien mal en point ! Les bergers et les promeneurs m'évitaient, de peur que je ne m'effondre. Alors, inutile désormais, je me morfondais et me contentais des rêveries de ces passants qui m'aimaient bien quand même, et me photographiaient...

Aujourd'hui, je n'existe plus, brisé par le gel et le poids de la neige, emporté par les eaux tumultueuses d'un trop précoce et trop doux printemps.

Que j'en ai vu passer, des troupeaux pour l'alpage et des randonneurs à qui j'évitais un bien long détour pour franchir le torrent, qui cache d'ailleurs bien son jeu sur cette photo !

Certes, j'avais fait mon temps, il fallait que je passe la main. Mais les hommes, ces ingrats, ont oublié tout ce que je leur ai rendu, à l'époque où ils voulaient bien s'occuper de me remettre en forme, après ces hivers fort rigoureux que nous endurions : ils ne m'ont pas remplacé ! C'est à croire que c'était juste pour me faire plaisir qu'ils me piétinaient gaiement, autrefois...

Aujourd'hui, les troupeaux ne traversent plus le village que par ces camions qui les amènent au plus près des alpages, par des routes cahoteuses qui leur donnent mal au cœur. Et ne parlons pas des promeneurs : de mon temps, ils savaient la mériter, la halte sous les saules, à deux pas de la cabane de berger, après une longue marche. Maintenant, ils viennent en nombre, sur deux ou quatre roues...

Mes rondins ne sont plus là, certes, mais mon âme reste gravée dans ces pierres sur lesquelles j'ai si longtemps été arrimé, ces pierres qui, elles aussi, subissent les outrages du temps, et avec qui je regarde l'eau qui s'enfuit, comme le temps...

© Robert Gastaud - juillet 2008

 

Le réveil du tournesol

Le réveil du tournesol

Elle en a de la chance, votre amie Anaïs : elle voit le soleil levant, comme elle vous le raconte dans son histoire de vacances ! Ne me demandez pas comment je le sais : j'ai mes informateurs...

Moi, par contre, je suis moins favorisé : j'ai poussé à un endroit où il me faut attendre le zénith pour être enfin sous ce chaud soleil auquel je tente de ressembler. À l'ombre tout le matin, à ronger mon frein...

Bon, personne n'y est pour rien, puisque j'ai poussé par hasard, échappant par miracle, grâce à une bonne rafale de vent, aux gourmandes mésanges, aux élégants chardonnerets et aux gras verdiers, sans compter les pinsons et autres tourterelles qui ont dévoré presque tous mes camarades. Sur des milliers, nous sommes seulement une dizaine de rescapés, c'est dire. Alors, ne nous plaignons pas trop et profitons autant que faire se peut d'une demi-journée de plein soleil au lieu d'une entière ! Tant d'autres n'ont pas cette chance, mais ils en ont une autre : ils volent, eux.

Comme vous voyez, l'inconvénient de n'être pas réchauffé très tôt, c'est que j'ai du mal à ouvrir les paupières ! Mes pétales mettent un sacré temps à s'ouvrir ce matin et mes bras, enfin, je veux dire mes feuilles... sont trop courtes pour que je m'arrange tout seul !

De plus, avec les rafales de vent qui ne nous rafraichissent pas pour autant, qu'est-ce que nous sommes secoués : les pétales en bataille, on pourrait croire que nous revenons d'une folle nuit de fête ! Si vous aviez vu hier notre voisin le noyer, comme il ployait sous les rafales, souple comme un roseau malgré ses dix ans d'âge au moins : nous dansions tous ensemble, comme des elfes. Et je me penche un coup à droite, et je me redresse, et un coup à gauche, et je salue à presque toucher terre... Quelle chorégraphie !

Si vous entendiez les cigales, elles font un de ces concerts : je suis sûr que les voisins les maudiront tout à l'heure, quand ils voudront faire un brin de sieste. Depuis quelques jours, elles n'arrêtent pas, commençant à l'aube, se taisant bien après l'arrivée de la nuit. Quand je pense que ça va durer encore quelques semaines ! Enfin, moi, je ne tiendrai pas si longtemps, il faut que je prépare ma succession.

Allez, assez parlé, préparons-nous à accueillir nos butineuses : abeilles, bourdons et autres insectes affamés de toutes sortes qui ne manquent pas par ici... En ce moment, une petite araignée me chatouille la feuille, et je ne peux pas me gratter ! À l'aide !

Enfin ! Les premier rayons me caressent. Waouh, ça chauffe dur aujourd'hui : et dire que j'étais pressé de griller ! Bon, je me tais, sinon les butineuses vont prendre peur et me négliger.

Chut ! voilà un joli papillon qui approche... Il se pose... il me caresse de sa trompe agile... Oh que c'est bon !

© Le tournesol poète, relayé par Robert Gastaud - Juin 2008

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